MÉROVINGIENS

MÉROVINGIENS
MÉROVINGIENS

Placée entre deux événements parfaitement datés – l’avènement de Clovis en 482 et celui de Pépin le Bref en 751 –, l’époque mérovingienne apparaît avant tout comme une période de transition qui devait préparer le Moyen Âge. En effet, l’invasion barbare a été le fait initial de ce Moyen Âge et jamais depuis aucun fait de cette importance n’a eu lieu. La conséquence en a été la fusion de deux éléments séparés et même antagonistes: le civilisé et le barbare. Encore qu’il ne faille pas exagérer leur antinomie. Les historiens se sont trop souvent opposés sur ce point; les uns – les romanistes – assurant la permanence de certains éléments de la civilisation romaine, d’autres y voyant un triomphe du monde barbare. Cette fusion a produit une civilisation profondément originale où il est vain de vouloir séparer chacun des éléments pour pouvoir les rattacher au monde barbare ou au monde romain. Cependant, on doit bien reconnaître que les «invasions» n’ont pas bouleversé la Gaule romaine au point d’en faire disparaître toute trace. Les Germains se sont insérés dans les cadres existants qui n’étaient déjà plus ceux du Haut-Empire. D’ailleurs à cette époque, barbares et civilisés n’étaient plus aussi étrangers l’un à l’autre: la décadence de l’Empire avait rapproché singulièrement les Gallo-Romains des Barbares, ce qui permet de rendre compte de la facilité avec laquelle s’est opérée la fusion ethnique. Cette décadence, qui touche tous les domaines, se prolongea sous les Mérovingiens et par un phénomène historique constant s’accéléra si bien qu’au milieu du VIIIe siècle le Regnum Francorum offre une image bien différente de celle qu’avait voulu en donner son fondateur. À cette époque, tant dans le domaine économique qu’intellectuel, le centre de gravité de la Gaule s’est déplacé vers le nord. Peut-être ce déplacement est-il le fait le plus important, car il explique l’Empire carolingien et tout le Moyen Âge occidental.

On a longtemps admis comme une évidence qu’à chacun des peuples «barbares» qui se partagèrent l’Empire romain d’Occident, au lendemain des «Grandes Invasions» du Ve siècle, correspondait un art spécifique et en quelque sorte «national», au sens ethnique du terme. Les progrès décisifs des connaissances archéologiques, de même qu’une meilleure exploitation des sources écrites, ont permis de nuancer cette théorie et de parvenir à une vision moins simpliste de ce que furent des arts dits «barbares» au début du haut Moyen Âge (Ve-VIIIe s.).

On a ainsi rappelé, notamment en France et en Grande-Bretagne, que les conséquences des Grandes Invasions avaient été politiques, économiques et sociales plus qu’ethniques, les nouveaux venus germaniques, tout en disposant du pouvoir, étant demeurés des minorités. Celles-ci, d’abord juxtaposées au peuplement indigène majoritaire, s’y amalgamèrent peu à peu quand leur implantation fut durable. Les peuples barbares considérés possédaient-ils un art propre avant de se fixer dans l’Empire? Dans l’affirmative, comment s’est-il acclimaté dans le pays d’accueil? Dans la négative, quel a pu être le poids, dans le domaine des arts, de ces minorités politiquement dominantes? La rencontre de courants artistiques indigènes et étrangers, si elle a eu lieu, s’est-elle traduite par l’éclosion d’un art nouveau ou a-t-elle au contraire renforcé les particularismes?

Le fait même de poser ces questions fondamentales apparaît déjà comme une étape importante de la recherche, car il conduit à ce constat que les qualificatifs ethniques traditionnellement utilisés pour définir les divers arts barbares dissimulent des réalités bien plus complexes. Leur usage, s’il est maintenu par commodité, doit donc être envisagé dans un sens géopolitique et non ethnique: traiter de l’art «burgonde», «lombard» ou «wisigothique» revient ainsi à étudier les formes d’art des royaumes fondés par ces «nations barbares». La chose n’est cependant pas toujours aussi simple qu’il pourrait paraître, dans la mesure où ces États barbares ont connu des destinées variées dont il importera d’apprécier les répercussions possibles dans le domaine de l’art: certains d’entre eux furent fugitifs (Burgondes, Ostrogoths), d’autres connurent des transferts géographiques (Lombards, Wisigoths), d’autres encore réalisèrent leur expansion au détriment de nations barbares voisines (Francs).

1. Histoire

Le fait initial est le franchissement par les peuples barbares du limes et leur implantation d’une façon massive sur le sol de la Gaule. Poussés eux-mêmes vers l’ouest par d’autres peuples, les Barbares ont été attirés par une sorte d’appel d’air: la Gaule, très riche, pouvait nourrir une population supérieure à celle qui l’occupait alors. Néanmoins, le nombre des Barbares qui franchirent le limes au cours du Ve siècle n’est pas aussi grand qu’on l’a souvent cru, chacun de ces différents peuples ne représente que quelques milliers d’hommes. Il n’y a pas eu à proprement parler de bouleversement ethnique. À cela il faut ajouter qu’avant même cette invasion brutale il en avait existé une «légale» sous la forme de l’hospitalitas qui avait permis à de nombreux Germains de s’installer sur le territoire de la Gaule. Stilicon, obligé de dégarnir la frontière du Rhin au début du Ve siècle, en avait confié la défense aux Francs «ripuaires», ennemis de la veille devenus alliés au titre de fédérés.

À la suite de ces invasions, la Gaule va se trouver partagée entre quatre peuples germaniques. Les Wisigoths, installés depuis 416 en Aquitaine, étendent leur domination vers le nord jusqu’à la Loire et vers l’est jusqu’à la Provence incluse. Les Burgondes, installés en 443 entre Alpes et Jura, avaient ensuite pris peu à peu possession des vallées de la Saône et du Rhône jusqu’à la Durance, sans aller au-delà de la Loire. Ces deux peuples, qui avaient su créer deux royaumes très puissants, s’étaient dilués dans des régions où le peuplement gallo-romain restait prédominant. La partie septentrionale de la Gaule était en revanche aux mains des Francs et des Alamans. Les Francs «saliens» occupaient un territoire exigu situé entre l’embouchure du Rhin et celle de la Somme: ils y formaient un groupe cohérent dans une région pratiquement dépeuplée. Les Francs ripuaires avaient réussi à occuper, en cette fin du Ve siècle, la rive gauche du Rhin, à l’est de la Meuse, et la vallée inférieure de la Moselle. Enfin, les Alamans avaient pu s’infiltrer entre les Francs ripuaires et les Burgondes. Au milieu de ces quatre peuples subsistait entre la Somme, la Meuse et la Loire un reliquat de la Gaule impériale, l’État de Syagrius. L’unification de ce conglomérat de peuples fut l’œuvre de Clovis (482-511) et de ses fils qui réussirent à imposer leur hégémonie. La victoire de Soissons en 486 livra le royaume de Syagrius, celle de 496 rejeta les Alamans au-delà du Rhin, celle de Vouillé apporta le royaume des Wisigoths. En revanche, la lutte contre les Burgondes fut plus ardue, et ce n’est qu’à partir de 534 qu’ils furent entièrement soumis aux Mérovingiens.

Cette conquête avait été facilitée par la conversion au catholicisme de Clovis. Cet acte accompli dans une optique politique lui attachait les Gallo-Romains redoutant l’hétérodoxie des Wisigoths et des Burgondes qui avaient adopté la théorie d’Arius, condamnée en 325 au Concile de Nicée. Les Francs passèrent pour des libérateurs aux yeux des Gallo-Romains qui étaient dans tout le sud de la Gaule en très nette majorité. L’importance accordée au problème religieux à cette époque était telle qu’elle faisait passer au second plan les conflits raciaux.

Au VIe siècle, les conquêtes franques firent du Regnum Francorum la principale puissance territoriale de l’Occident avec laquelle Byzance se devait de compter: il s’étendait alors pratiquement à l’ensemble de la Gaule et en dépassait même les limites avec son glacis germanique et les conquêtes provisoires en Italie du Nord.

Cependant, deux forces qui s’exerçaient en sens inverse devaient compromettre les chances d’avenir du Regnum. Suivant le droit germanique, le souverain mérovingien considérait le territoire qu’il gouvernait comme un bien personnel qu’il partageait à sa mort entre ses enfants. Cette conception allait provoquer les multiples partages entre les fils et les mainmises brutales dictées par la convoitise. Ce n’est qu’exceptionnellement que le royaume fut réuni sous l’autorité d’un même prince: sous Clotaire Ier, Clotaire II et Dagobert de 613 à 634. Cependant, on s’est aperçu que ces partages n’étaient pas aussi anarchiques qu’on l’avait souvent cru et obéissaient très souvent à des motifs politiques. Contre cette œuvre de dislocation qui réapparaissait à chaque génération, une autre tendance voulait maintenir le principe de l’unité du Regnum. Chacun des souverains porte le titre de Rex Francorum qui affirme qu’au-dessus des différents lots territoriaux il existe une unité; d’autre part, Paris, qui perd son rôle de capitale où réside le souverain, devient, après la mort de Clovis, la capitale idéale, exclue des partages, symbole de l’unité du Regnum. Enfin, il faut souligner que la conception unitaire du Regnum a été telle que les frontières ont toujours été heureusement défendues contre les incursions étrangères.

Cette force centrifuge devait néanmoins être cause d’une nouvelle géographie politique de la Gaule avec l’apparition de quatre entités territoriales. Au nord s’étendait l’Austrasie créée sur les territoires situés entre la Meuse, le Rhin et la Moselle qui étaient profondément germanisés; la Neustrie, qui comprenait les régions placées entre la mer du Nord, la Meuse et la Loire et était axée sur la Seine, restait en revanche très romanisée. Le Sud se divisait entre la Bourgogne à l’est, marquée par des lois très humaines, et l’Aquitaine à l’ouest qui conservait presque intacte la culture latine. En fait, c’est l’opposition fondamentale entre les deux royaumes du Nord, ceux de Neustrie et d’Austrasie, les plus puissants, qui allait marquer l’histoire, principalement après la mort de Dagobert (639), la Bourgogne et l’Aquitaine n’intervenant que secondairement. L’Austrasie finit par l’emporter grâce à une puissante famille d’aristocratie terrienne: les Pippinides qui réussirent à rétablir l’unité des deux royaumes sous le gouvernement fictif des derniers Mérovingiens, en écrasant les ultimes tentatives de l’aristocratie neustrienne. Le succès eut pour conséquence la libération de l’autorité franque des peuples périphériques: l’Aquitaine devient indépendante avec ses propres ducs, de même que la Provence, alors qu’en Bourgogne l’aristocratie laïque et ecclésiastique prend en main le pouvoir. Il appartiendra aux Carolingiens de rétablir la situation en refaisant l’unité et en luttant contre les dangers extérieurs: ce fut principalement l’œuvre de Charles Martel qui, avec le titre de «maire du palais», repoussa les Arabes à Poitiers (732) et ramena Provence et Bourgogne à l’autorité. La conséquence en fut un nouveau déplacement du centre politique: les invasions avaient fait passer ce centre de la Méditerranée au bassin de la Seine, l’avènement des Pippinides allait privilégier l’axe mosan. Parallèlement, l’importance prise par la Gaule dans le monde occidental devait disjoindre les liens qui existaient entre Rome et Byzance au profit de la Gaule: la fondation de l’Empire carolingien en sera la conséquence immédiate.

Les institutions

Les innovations les plus importantes concernent les institutions: les Germains instaurèrent un nouveau régime politique fondamentalement différent du précédent. À la notion romaine d’un État supérieur aux individus succède celle d’une royauté absolue, héréditaire et patrimoniale. La royauté est l’institution fondamentale: pouvoir de fait qui ne se discute pas, elle n’a pas à définir ses prérogatives et ses limites. La conquête de la Gaule a fait du chef militaire à la tête de ses troupes un souverain à qui tous les habitants sans exception sont soumis. Son pouvoir est personnel, et il n’y a plus aucune distinction entre l’État, sa personne et ses biens. Aussi à sa mort partage-t-il son royaume entre ses enfants comme le veut le droit salique. Il n’existait rien de semblable ni dans l’Antiquité ni non plus en Germanie. D’ailleurs les théoriciens le sentiront lorsque, recherchant un modèle au roi franc, ils le trouveront dans le roi d’Israël. Néanmoins, le Mérovingien s’efforce de se rattacher à Rome en imitant certains gestes de l’Empereur. Il s’entoure même d’un palais qui réunit les services, les grands officiers et les hauts fonctionnaires. Nomade comme le roi, ce palais le suit dans ses déplacements de domaine en domaine. En fait, il ne s’agit pas d’une véritable administration centrale, car la distinction entre fonction administrative et fonction domestique n’existe pas.

Sur le plan local, le roi est représenté par le comte qui agit dans le cadre de la cité. Il y exerce en son nom tous les pouvoirs: administratifs, judiciaires, financiers et militaires. Dans l’exercice de ses fonctions judiciaires, il est assisté d’un conseil de gens expérimentés qui forment le tribunal. Le duc qui, à l’origine, exerçait un pouvoir essentiellement militaire devient rapidement un échelon intermédiaire qui s’interpose entre le roi et le comte.

Dans le domaine judiciaire, la notion romaine de la peine afflictive est remplacée par le Wergeld , ou composition financière, chargé, d’une part, de punir le coupable d’avoir troublé la paix publique, et, d’autre part, d’empêcher toute vengeance de la partie adverse. À l’origine, les différents peuples de la Gaule furent jugés suivant leur propre loi. À ce principe de la personnalité des lois, suivant lequel chaque individu était jugé suivant la loi de sa race, succéda peu à peu celui de la territorialité, suivant lequel la loi retenue était celle du plus grand groupe ethnique.

Tout homme libre était astreint au service militaire. Il devait s’équiper, assurer lui-même son propre entretien et répondre à la convocation du roi, qui lui parvenait par l’intermédiaire du comte. Dans le domaine financier, les souverains s’efforcèrent de faire jouer à leur profit le système des impôts romains, mais les Francs répugnèrent à verser la capitation, si bien qu’au cours du VIIe siècle toute levée d’impôt disparaît et que les souverains tirent leurs principales ressources de l’exploitation de leurs propres richesses foncières.

La société

La société mérovingienne se situe dans le prolongement de celle du Bas-Empire, l’arrivée des Barbares étant seulement responsable de l’accélération de ce mouvement qui poussait le plus faible à obtenir la protection d’un plus fort. De même la pratique de l’esclavage se perpétue au-delà des invasions, bien que le christianisme et les lois germaniques aient tenté de limiter l’arbitraire du maître et favorisé les affranchissements. Le commerce des esclaves demeure très fructueux au cours de toute la période mérovingienne. Le reste de la population est de condition libre, mais cette condition tend à se différencier. L’aristocratie gallo-romaine qui appuyait sa puissance sur une fortune foncière avait survécu à l’effondrement de l’Empire. Elle devait fournir aux rois mérovingiens les principaux dignitaires de l’administration et de l’Église. Elle entra ainsi en contact avec les grands d’origine germanique qui finirent par fusionner avec elle. Il se créa de ce fait une nouvelle aristocratie de fonction, qui remplaça l’ancienne classe sénatoriale. Les grands partageaient leur temps entre leur terre et la cour, où ils acquéraient la faveur du souverain qui se manifestait principalement par des largesses, singulièrement en terres du fisc. Leur puissance ne fit que s’accroître, profitant de la faiblesse du pouvoir royal, et la seconde moitié du VIIe siècle et le VIIIe siècle ont été remplis de leurs propres discordes.

Les cités n’avaient cependant pas disparu: à la suite des premières invasions, la plupart d’entre elles s’étaient protégées, à la fin du IIIe et au début du IVe siècle, en construisant une enceinte autour de ce que l’on a appelé le castrum , sorte de réduit fortifié qui comprenait principalement les locaux administratifs. En dehors de ce castrum s’étendait le suburbium où continuait à vivre la population. Néanmoins, les grands avaient déserté les cités pour mener une vie plus aisée dans leurs domaines. La ville continua à remplir un rôle important en tant que cadre de l’administration locale. D’ailleurs la plupart des villes gallo-romaines devinrent des comtés. Le fait que ces cités soient devenues des chefs-lieux de diocèse assura leur survivance au cours de ces périodes troublées, à tel point qu’on en vint à voir dans la ville la cité de l’évêque. De plus, souverains ou évêques manifestent le souci de renouer avec les traditions de l’urbanisme antique en y assurant la vie et les loisirs; on remet en état les aqueducs, les égouts et les remparts, on rétablit les arènes et les thermes. À côté de ces travaux édilitaires, il faut également souligner la prodigieuse activité architecturale religieuse dont les deux premières générations de souverains mérovingiens furent responsables. Ce sont principalement les capitales (Paris, Soissons, Metz) qui en bénéficièrent: basiliques extra-muros ou cathédrales intra-muros.

Cependant, le processus déjà entamé sous le Bas-Empire se poursuit: l’essentiel de l’activité humaine a pour cadre le monde rural. Très tôt la terre est remise en valeur et redevient le moyen de subsistance essentiel. On procède même à d’importants défrichements et à une réoccupation des sols abandonnés. En outre, il avait fallu prévoir l’installation des Germains dans les domaines ruraux. Or, cette installation se fit d’une façon juridique: le système de l’hospitalitas permettait de leur céder des terres cultivées et incultes qu’ils étaient chargés de mettre en valeur. Cette vue qui ne peut être que schématique doit être nuancée suivant les régions et l’importance des groupements de Germains qui s’implantèrent. Il semble qu’à l’exception de quelques cas il n’y eut pas bouleversement du visage rural: les Germains s’insérèrent dans des cadres existants soit d’une façon juridique soit par la force; seule la propriété changeait de main. Comme dans l’Antiquité, le grand domaine restait le mode de propriété et d’exploitation le plus commun et tendait à devenir une entité économique vivant entièrement sur elle-même. Ce domaine pouvait être mis en valeur soit par le faire-valoir direct qui exigeait un nombre considérable d’esclaves, soit par des tenanciers, attachés à une petite exploitation qui suffisait à leur subsistance: en échange, ils étaient astreints à des redevances et à des corvées. Si au début de l’époque mérovingienne le premier système qui remontait à l’Antiquité paraît être le plus général, le second s’implanta peu à peu en raison de la disparition de l’esclavage. Le tenancier entrait alors en possession d’une terre et implorait la protection du seigneur (precaria ); celui-ci la lui accordait (patrocinium ) en lui donnant les moyens de subsistance. En échange, le tenancier devait au seigneur un certain nombre de services. Ce système eut le double avantage de compenser la disparition de l’esclavage et de permettre au seigneur d’étendre l’exploitation à d’immenses domaines, en donnant au tenancier les moyens d’assurer la subsistance de sa famille et sa protection. Néanmoins, un grand nombre de bourgades (vici ) placées sur des routes échappent à ce système et continuent à mener une vie indépendante.

Le cadre économique

L’installation des Barbares en Gaule n’a pas eu sur le plan économique les conséquences qu’on lui a trop souvent reconnues. La Gaule du Ve siècle n’est plus celle du IIe siècle et du début du IIIe: les bouleversements sociaux (installation des lètes) et économiques en ont déjà profondément transformé l’aspect. Une lente détérioration se poursuit sous les Mérovingiens, mais elle se fait sans heurt, dans le domaine économique. On constate ainsi, à la suite de H. Pirenne, que le commerce méditerranéen d’échange entre l’Orient et l’Occident s’est prolongé durant tout le VIe siècle, sans atteindre l’importance de l’époque précédente; or ce commerce concernait non seulement les produits de luxe (tissus ou épices), mais des produits d’usage courant (papyrus). Néanmoins, cette activité échappait en grande partie aux Barbares, et ce sont des étrangers que l’on appelait communément des Syriens qui s’en chargeaient: ils sillonnaient la Méditerranée et avaient installé des colonies dans les principaux centres en relation avec ce commerce méditerranéen. L’importance de Marseille sur ce point est bien mise en lumière par l’acharnement des souverains mérovingiens à vouloir s’en emparer. Cependant, il n’est guère aisé de rendre compte du volume de ce trafic en l’absence de tout texte comptable.

Le déplacement vers le nord de l’axe politique à la suite des invasions barbares se retrouve au niveau commercial. On assiste en effet à une reprise intensive d’échanges entre la Gaule, l’Angleterre et l’Irlande. À l’est, la région mosane devient un centre d’échange essentiel. Dirigé à l’origine vers le sud, le commerce tend à s’orienter de plus en plus vers l’Angleterre et la Scandinavie. Le Rhin est toujours le trait d’union entre l’Italie et la Baltique. La ville de Verdun remplit un rôle économique très important. La découverte de trésors monétaires et leur analyse confirment que jusqu’au VIIe siècle la Gaule est traversée de courants commerciaux qui relient la Méditerranée, l’Atlantique, la Meuse, le Rhin et la Baltique. La décadence du commerce méditerranéen se fait très progressivement, et ce dernier est aussitôt relayé par un trafic septentrional de plus en plus intense. À la fin du VIIe siècle, le déplacement du centre de gravité de la Gaule vers le nord-est devient évident, ce qui explique le succès de l’Austrasie.

Dans le domaine industriel, les choses sont moins nettes. On a peut-être trop privilégié certains ateliers qui auraient exporté dans toute la Gaule leur produit, ainsi les ateliers des marbriers pyrénéens à qui l’on a accordé la paternité des chapiteaux et des sarcophages de marbre, trop libéralement datés du VIIe siècle. La critique moderne tend à discerner des ateliers locaux qui, durant des années, ont répété inlassablement les mêmes formules. Il en est de même dans le domaine de l’orfèvrerie qui devient une des branches d’activité les plus originales de l’artisanat. On tend sur ce point à déceler l’existence d’ateliers régionaux dont certains produisent de véritables chefs-d’œuvre (Paris: bijoux de la reine Arégonde). On note cependant, d’une façon générale, une décadence plus ou moins nette dans la facture de ces différentes productions (verrerie à Cologne). Il faut en excepter l’industrie du fer qui atteint une qualité peu commune: la production d’épées plaquées ou damasquinées démontre la perfection technique à laquelle les artisans barbares avaient su parvenir, et cela malgré l’obligation d’industrialisation.

La permanence économique du monde romain se reconnaît dans les routes et les voies navigables, dont l’axe resta le même jusqu’à la fin de l’époque carolingienne.

La vie religieuse et intellectuelle

Alors que s’effondre l’Empire romain, l’Église demeure le seul soutien des populations dont l’État n’est plus à même d’assurer la défense. Choisi par le clergé et par les habitants de la civitas , l’évêque est souvent recruté parmi les familles les plus riches et appartient à la condition laïque. Les souverains mérovingiens s’attribueront la nomination des évêques, mais, afin de faire de ceux-ci des fonctionnaires, continueront à les prendre parmi les puissants laïques, si bien que dans la seconde moitié du VIe siècle on y voit des Germains. Le rôle de l’épiscopat est immense, car il a pris en charge les fonctions qu’assurait autrefois l’État: l’évêque doit veiller à la subsistance des faibles, fonder des hôpitaux et des hospices pour les recueillir, entretenir les écoles et très souvent rendre la justice. Son activité se tournait principalement vers le domaine pratique; il échoue en grande partie dans son œuvre d’évangélisation des campagnes. Ce sont des moines irlandais d’abord, puis anglais, qui entreprirent cette œuvre. Le succès remporté dans ce domaine est un fait capital dans l’histoire mérovingienne. À la demande des populations, l’évêque fut amené à démembrer son diocèse en constituant dans les localités les plus importantes des succursales de l’Église épiscopale avec une église, une circonscription territoriale, un clergé et un patrimoine: ainsi fut constituée la paroisse qui devait rester à travers la Révolution la cellule organique de la société française.

L’épiscopat s’était montré particulièrement soumis au début de l’époque mérovingienne. Mais, conscient du rôle qu’il remplit, fort d’une richesse foncière peu commune, il manifesta une ambition politique dès la mort de Dagobert. Il fallut que Charles Martel effectuât une gigantesque confiscation des biens d’Église, à la fois pour assurer son pouvoir contre ces prélats trop ambitieux et pour financer sa politique de lutte contre l’Islam et le rétablissement de l’unité du Regnum.

Parallèlement à la décadence de l’administration, on assiste au lent abaissement du niveau culturel. Néanmoins, nombre d’écoles restèrent ouvertes, se contentant d’y maintenir des traditions qui n’ont plus de vie. Seul l’épiscopat réussit à conserver pendant un certain temps l’illusion de la culture latine. En même temps, bien que l’acte écrit ait conservé tout son prestige, l’écriture cède du terrain au cours du VIIe siècle. Pour réagir, les moines se mirent à copier les manuscrits afin d’en assurer la pérennité. Or ces monastères, plus particulièrement ceux du Nord, étaient en contact permanent avec les milieux monastiques anglais et irlandais, où s’élaborait une nouvelle culture, orientée essentiellement vers les préoccupations religieuses. C’est dans cette ambiance nouvelle que devait s’élaborer un renouveau: la renaissance carolingienne.

2. Art

Urbanisme, architecture de pierre et décor monumental

Dans le domaine de l’urbanisme, de l’architecture de pierre ou du décor monumental, la période mérovingienne n’a guère innové par rapport à l’Antiquité tardive dont elle apparaît le prolongement direct. Cette situation est aisément explicable. D’une part, la substitution des royaumes barbares à l’Empire romain d’Occident n’apporta que peu de modifications au peuplement indigène qui, demeuré majoritaire, conserva ses modes de vie, notamment en milieu urbain. D’autre part, les nouveaux maîtres ne possédaient pas de traditions nationales propres en ce qui concerne l’urbanisme et l’architecture de pierre: lorsqu’ils furent des bâtisseurs, leur influence se limita donc à une stimulation de ces arts sous la forme qu’ils revêtaient auparavant. On comprend ainsi cette relative uniformité de l’architecture et du décor sculpté mérovingiens dans les limites du Regnum Francorum .

Les villes

La physionomie des villes mérovingiennes devait être peu différente de celle des villes de l’Antiquité tardive dont elles furent les héritières: elles en conservaient le plan, les murailles, la voirie, l’essentiel du patrimoine immobilier public et privé, ainsi que le réseau de nécropoles. S’il n’y a pas eu de réel urbanisme mérovingien, les villes ont néanmoins connu au début du haut Moyen Âge un certain nombre de transformations topographiques de détail, dont les mieux connues furent liées à la multiplication des églises (Paris en fut doté de plus d’une vingtaine entre le VIe et le VIIIe s.). À la différence des sanctuaires extra muros , en général implantés sur des nécropoles, dont ils déterminèrent les centres de gravité, les églises intra muros occasionnèrent lors de leur construction des modifications plus ou moins importantes du tissu urbain: les fouilles de Lyon et de Genève, comme celles de Trèves et de Cologne, ont ainsi montré l’ampleur exceptionnelle des ensembles monumentaux que furent les «groupes épiscopaux», avec leurs églises multiples (dont souvent une cathédrale «double»), leur baptistère, ainsi que la résidence de l’évêque.

L’architecture religieuse

Nos connaissances sur l’architecture civile de pierre à l’époque mérovingienne, qui a dû essentiellement se limiter aux villes, sont des plus minces, et il semble que dans la plupart des cas, qu’il s’agisse des résidences royales ou princières, des demeures patriciennes ou des immeubles populaires, on se soit borné à aménager les constructions de la fin de l’Antiquité.

L’architecture religieuse nous est en revanche beaucoup mieux connue, soit que les monuments existent encore, en totalité ou en partie, ce qui est fort rare, soit que les sanctuaires postérieurs aient en quelque sorte «fossilisé» les vestiges des édifices primitifs: les fouilles nous en livrent alors les plans au niveau des fondations, les élévations et le décor étant reconstitués grâce aux fragments architecturaux retrouvés, par comparaison avec les quelques monuments conservés, ainsi que sur la base des rares descriptions contemporaines. À côté des plans cruciformes (Saint-Germain-des-Prés, à Paris; Saint-Laurent de Grenoble) ou ovales (Saint-Géréon de Cologne), le plan basilical, issu de l’architecture civile antique, paraît avoir été le plus répandu, aussi bien pour les cathédrales (Trèves, Lyon, Genève) que pour les basiliques funéraires (par exemple Saint-Laurent-de-Choulans et Saint-Just, à Lyon). L’église Saint-Pierre de Vienne, en Dauphiné, malgré ses transformations, est pour la Gaule le meilleur exemple de ce que pouvaient être ces innombrables basiliques urbaines et suburbaines de tradition antique. Édifié à la fin du Ve siècle, ce monument est caractérisé notamment par sa construction en petit appareil avec assises de brique et par sa nef rectangulaire, prolongée par une abside, dont les murs latéraux intérieurs offrent deux étages superposés d’arcades plaquées, à colonnes et chapiteaux de marbre, l’édifice étant fermé par un simple toit en charpente. De tels monuments, à une ou plusieurs nefs, étaient souvent précédés par un atrium et dotés de portiques latéraux et fréquemment de clochers.

Plusieurs baptistères remontant à la fin de l’époque romaine ou à l’époque mérovingienne sont parvenus jusqu’à nous (Fréjus, Poitiers, Riez, dans les Alpes-de-Haute-Provence), d’autres ayant été révélés par les fouilles (Lyon, Genève, Marseille). Il s’agit de monuments de grand intérêt car, adaptés à une liturgie spécifique, ils offrent des plans originaux (carrés à niches d’angles ou cruciformes) et, tout en conservant les techniques architecturales de l’Antiquité tardive (petit appareil avec arases de briques pour les murs, colonnes et chapiteaux de marbre à la retombée des arcs intérieurs), ils témoignent de la maîtrise de leurs constructeurs (passage du plan carré à une couverture en coupole par l’intermédiaire d’un tambour octogonal percé de fenêtres, comme par exemple à Fréjus). L’intérêt archéologique de tels édifices est indéniable, quand ils ont conservé leur élévation, car ce sont de précieux points de référence architecturale pour les églises contemporaines dont on ne possède plus que le plan au niveau des fondations.

À l’exception des grands monastères (Jouarre, Chelles, Nivelles, etc.) et de quelques sanctuaires (bourgades, hauts lieux sanctifiés), l’architecture religieuse de pierre n’a pas connu dans les campagnes de développement aussi considérable que dans les villes. Si les marches septentrionale et orientale du Regnum Francorum ont été marquées par une première vague de fondations d’églises en bois, le reste du royaume a vu dès l’origine la construction d’églises rurales dont les fondations au moins étaient en pierre, avec des murs de pierre ou de bois et de torchis: il s’agit le plus souvent de petites basiliques funéraires, la plupart du temps édifiées à l’initiative de l’aristocratie gallo-franque (et dont beaucoup sont à l’origine des églises paroissiales postérieures), avec nef rectangulaire, chevet en abside semi-circulaire ou quadrangulaire et, parfois, atrium, portiques et annexes (les églises rurales de Briord, dans l’Ain, Chassey-lès-Montbozon, en Haute-Saône, Saint-Julien-en-Genevois, en Haute-Savoie, ou Montferrand, dans l’Aude, pour se limiter à la Gaule, en constituent de bons exemples révélés par les fouilles).

Le décor architectural

Si le décor architectural des petits sanctuaires ruraux nous échappe presque totalement (il était peut-être pour l’essentiel en bois), celui des sanctuaires urbains et des grands monastères des campagnes nous est relativement bien connu, aussi bien par les monuments encore intacts que par les découvertes archéologiques. Comme l’illustre magnifiquement le baptistère de Poitiers (édifice du IVe s., remanié au VIe), la brique, combinée au petit appareil de pierre, fut largement utilisée pour la décoration des murs extérieurs des sanctuaires (chaînages, rosaces, losanges curvilignes). Les fouilles ont également livré dans le sud-ouest de la France, le Val de Loire et la Région parisienne des éléments architecturaux de terre cuite moulée qui se situent dans la tradition antique: briques plates à bord orné (oves, rinceaux, volutes), modillons à extrémité cannelée, antéfixes à fronton frappé d’un masque humain crucifère (la Sainte Face). Le décor de pierre sculpté ne devait pas être absent des façades, comme en témoigne le baptistère de Poitiers, avec ses chapiteaux de pilastres à décor végétal, ses modillons, ses frontons moulurés et ses panneaux décoratifs en bas relief méplat, avec rosaces et palmettes.

De nombreux éléments architecturaux de marbre, toujours en place dans les monuments conservés, remployés dans des édifices postérieurs ou trouvés au cours de fouilles, attestent l’emploi courant de ce matériau (le plus souvent d’origine pyrénéenne) pour la décoration intérieure des sanctuaires mérovingiens. Tandis que les colonnes ont été habituellement – et de façon trop systématique – considérées comme des remplois antiques, on a admis que la plupart des chapiteaux étaient des productions mérovingiennes, dont on a tenté de retracer l’évolution stylistique entre le Ve et le VIIe siècle. On aurait ainsi reproduit à la fin du IVe siècle dans divers monuments religieux (baptistères de Fréjus et de Marseille) les types païens à décor végétal de Rome, Autun, Trèves, Cologne, etc., le Ve siècle prolongeant le style de l’Antiquité tardive, mais selon des types hybrides et avec une perte générale du modelé (Notre-Dame-de-la-Daurade, à Toulouse). Le VIe siècle aurait été caractérisé par le développement de ce style provincial romain abâtardi, avec néanmoins quelques innovations, comme l’étage unique de feuilles, la présence de chevrons sur leurs nervures, celle de croix pattées entre les volutes d’angle, ou encore la tendance à la stylisation des oves et des cannelures. Il y aurait eu, enfin, une véritable renaissance au VIIe siècle: à partir des ordres corinthiens composites, le traitement des chapiteaux aurait été effectué soit dans le «goût barbare pour l’extrême stylisation des formes», avec «influence proprement byzantine» se limitant à l’acanthe épineuse, soit selon une «forte inspiration antique» et même «naturaliste» (Denise Fossard). Ce schéma évolutif, si séduisant soit-il, suscite quelques critiques en raison de son mode d’élaboration. Un certain nombre de chapiteaux «repères» ont en effet été datés par les monuments auxquels ils appartenaient ou étaient censés appartenir. Il s’avère en fait que, d’une part, la datation de ces monuments n’est pas toujours précise et que, d’autre part, les chapiteaux ne sont pas nécessairement contemporains des sanctuaires qu’ils ornaient, des remplois étant toujours possibles. Il importe enfin de soulever les problèmes posés par cette «renaissance» du VIIe siècle, époque où, comme on l’a établi (E. James), s’interrompt la production des sarcophages de marbre pyrénéen, tandis que se ralentit le rythme de fondation des grands sanctuaires urbains richement ornés.

Quelques rares vestiges archéologiques, pour nous limiter aux régions considérées, permettent encore d’évoquer d’autres aspects du décor intérieur de ces sanctuaires mérovingiens, dont les textes soulignent la somptuosité: triple portique peint de figures bibliques et riche plafond de bois sculpté aux Saints-Apôtres de Paris (devenus l’abbaye Sainte-Geneviève); marbres précieux, or des murs, lambris dorés de la voûte, pavements de mosaïque et toit de bronze étincelant, auxquels l’église Sainte-Croix-et-Saint-Vincent allait devoir son surnom de Saint-Germain-le-Doré, avant de devenir Saint-Germain-des-Prés. La crypte Notre-Dame-de-Confession, à Saint-Victor de Marseille, est l’un des rares monuments à conserver in situ un panneau de mosaïque à fond d’or et motif polychrome de rinceaux, ainsi que le revêtement de stuc, avec pampres de vigne, de l’intrados d’un arc (Ve s.). Les récentes fouilles de la cathédrale Saint-Pierre de Genève attestent également de façon éloquente, pour le palais épiscopal de l’époque mérovingienne, que l’art de la mosaïque était toujours bien maîtrisé. C’est néanmoins vers les monuments contemporains de Rome (Santa Maria Antiqua, Santa Maria Maggiore) ou de Ravenne qu’il faut se tourner pour avoir la meilleure idée de ce que fut le décor intérieur des sanctuaires mérovingiens.

La sculpture sur marbre ou sur pierre ne se limita pas au décor architectural proprement dit des sanctuaires mérovingiens, mais concerna également divers aménagements liturgiques comme les ciboriums (édicules surmontant autels et cuves baptismales), les ambons (podiums destinés à la lecture des Écritures et aux homélies), les chancels (balustrades divisant les églises pour séparer les clercs, les chantres et les fidèles), ou encore les tables d’autel. Quelques-uns de ces monuments sculptés sont parvenus jusqu’à nous en Gaule, comme la table d’autel en marbre de Saint-Victor de Marseille (Ve s.), qui porte des frises de colombes, de part et d’autre du chrisme, des agneaux et des pampres de vigne peuplés d’oiseaux, ou le parapet d’ambon de Saint-Martin de Ligugé, près de Poitiers (VIe-VIIe s.), avec un cerf broutant l’«arbre de vie», ou encore le célèbre chancel de Saint-Pierre-aux-Nonnains, à Metz, magnifiquement présenté au musée archéologique de cette ville. Cet ensemble monumental de pierre, trouvé à l’occasion de fouilles et dont on ignore l’agencement original dans l’église (basilique civile romaine tardive, devenue sanctuaire chrétien et ayant connu par la suite divers aménagements), se compose d’une série de piliers quadrangulaires à feuillures dans lesquels s’encastraient des plaques rectangulaires. Tous ces éléments lapidaires sont richement ornés et illustrent, de façon spectaculaire, les divers courants d’influence qui ont marqué la sculpture mérovingienne: plusieurs frises à caractère végétal, ainsi que des motifs couvrants de losanges ou de croisillons trouvent ainsi leur origine dans l’art romain occidental; le traitement particulier des feuilles de vigne ou du motif du canthare d’où sort l’arbre de vie, de même que des frises de croix byzantines de rosettes et de rosaces, ou des représentations architecturales, attestent l’adaptation du répertoire stylistique contemporain du monde méditerranéen; d’autres motifs enfin, dits peut-être à tort barbares, sont empruntés, sinon aux arts du métal, du moins à ce qu’on pourrait appeler l’art populaire mérovingien, et figurent des serpents entrelacés. L’un des panneaux du chancel de Metz offre l’une des rares représentations humaines de la Gaule mérovingienne, le Christ debout et nimbé qui, d’une main, présente un objet rond (pain de la consécration?) et, de l’autre, semble bénir. On a souvent discuté de la datation de ce chancel, où voisinent des sculptures de qualités différentes, parfois inachevées, l’ensemble étant néanmoins homogène par le recours à la technique du bas-relief méplat, voire de la gravure. Il semble aujourd’hui qu’une datation au VIIe siècle s’impose (G. Collot), au détriment de datations plus récentes qui ne peuvent être soutenues si l’on compare les motifs animaliers du chancel et leurs parallèles bien datés, que l’on rencontre sur maintes garnitures de ceinture de bronze moulé ou de fer damasquiné.

Art funéraire

En dehors des basiliques funéraires, dont l’étude architecturale et ornementale ne peut guère être distinguée de celle des monuments religieux à usage non spécifique, la Gaule mérovingienne a également possédé des constructions proprement funéraires, dont deux célèbres exemples nous sont conservés: il s’agit d’une part de l’hypogée des Dunes, à Poitiers, d’autre part de la crypte Saint-Paul de Jouarre (Seine-et-Marne).

L’hypogée des Dunes

Découvert en 1878 par le père de La Croix dans l’un des cimetières antiques de Poitiers (lieu-dit champ des Martyrs), le mausolée de l’abbé Mellebaude, ainsi que l’atteste une inscription, était une salle semi-souterraine de 4,80 m sur 2,95 m, que l’on atteignait par un escalier (la partie haute du monument n’étant plus conservée). Cette construction funéraire, de tradition romaine, fut édifiée au VIIe siècle et abrite un remarquable ensemble de sculptures, que l’on ne manquera pas de rapprocher de celles de Saint-Pierre-aux-Nonnains, à Metz. Trois des marches, sans doute des remplois (de chancel?), associent des motifs sculptés classiques de l’art paléochrétien (frises de poissons et de feuilles de lierre, symboles de la vie éternelle) à des thèmes populaires de l’époque mérovingienne, dont la symbolique nous échappe (entrelacs de serpents). Les chambranles de la porte sont ornés d’un côté d’une succession de cercles décorés de motifs floraux stylisés et de l’autre d’une frise à caractère végétal. Le sarcophage de l’abbé Mellebaude se trouvait au nord de la chambre funéraire, sous un arcosolium dont le fond conserve les restes d’une inscription à la peinture ocre. En face subsistent des cuves de pierre qui devaient contenir des reliques, et qui portent un décor sculpté (notamment des archanges et les évangélistes). Une base d’autel, avec l’amorce d’une croix peinte, atteste également que le mausolée pouvait servir d’oratoire. L’hypogée abrite enfin l’une des plus intéressantes sculptures figurées de la Gaule mérovingienne. Il s’agit d’une base de croix monumentale (qui, à l’origine, devait se trouver à l’extérieur du mausolée), avec, de part et d’autre d’une colonne surmontée d’un chapiteau, les deux larrons: bien que l’ensemble ait été exécuté en bas relief, c’est par une technique de gravure que l’on a mis en évidence les traits du visage et les cheveux, comme certains détails anatomiques des torses, ou les pagnes.

La crypte Saint-Paul de Jouarre

Fondé vers 630 par l’abbesse Théodechilde, le monastère de Jouarre fut doté, comme c’était alors l’usage, de trois églises, l’une pour les religieuses, l’autre pour les frères ou les fidèles, enfin la troisième à des fins funéraires. Cette dernière basilique, dédiée à saint Paul (révélée par les fouilles de 1867, mais dont rien n’est visible aujourd’hui), fut prolongée à la fin du VIIe siècle du côté de son chevet par un augmentum , construction semi-souterraine à destination funéraire, réservée à la sépulture des premières abbesses. Il s’agissait d’une salle d’environ 13 m sur 8 m, divisée en trois travées par six colonnes de marbre coiffées de remarquables chapiteaux de marbre blanc pyrénéen, dont plusieurs sont l’interprétation aussi libre qu’originale des modèles antiques (la voûte primitive n’est pas conservée et la voûte actuelle date du XIIe s.). Le sol de la crypte étant en contrebas de 2,40 m environ par rapport à celui de l’église, on édifia à l’ouest un mur en opus reticulatum dessinant successivement des rectangles, des losanges et des octogones. Les sarcophages des abbesses, qui avaient été enfouis dans le sol, le long du mur oriental de l’augmentum , furent surmontés de cénotaphes de pierre à toit en bâtière. Le plus beau est sans conteste celui de Théodechilde (première moitié du VIIIe s.), qui comporte sur chaque face longitudinale deux frises de coquilles et de palmettes, encadrées par trois bandeaux sur lesquels se développe une inscription. Une stèle de pierre représente en bas relief deux personnages en longue robe plissée, dont un thuriféraire (VIIe s.?). Mais le monument sculpté le plus étonnant est incontestablement le sarcophage de pierre considéré comme celui de l’évêque de Paris Agilbert, frère de Théodechilde. L’un des grands côtés de la cuve comporte la figuration mutilée du Jugement dernier, avec de part et d’autre du Christ sur son trône les élus levant les bras comme des orants. Le panneau de tête du sarcophage, qui n’a pas d’équivalent en Gaule mérovingienne, présente en bas relief méplat le Christ en majesté dans une mandorle, entouré des symboles des quatre évangélistes. L’isolement de cette sculpture et certains parallèles avec l’Italie du Nord évoquent le travail d’un artiste non pas copte mais plutôt italo-lombard. On ignore quel fut l’emplacement primitif du sarcophage d’Agilbert (mort dans le dernier tiers du VIIe s.), dont l’ornementation exceptionnelle pourrait s’expliquer par l’«élévation» du défunt dont on voulut faire un saint.

Épitaphes et stèles

L’aménagement en surface des sépultures mérovingiennes n’étant que fort rarement parvenu jusqu’à nous, qu’il s’agisse de tombes établies dans des églises ou en plein air, on ne conserve aujourd’hui qu’un nombre restreint des monuments qui pouvaient marquer leur emplacement. Les fouilles pratiquées dans les basiliques funéraires suburbaines, notamment dans la région lyonnaise et en Rhénanie, ont livré des épitaphes de marbre et de pierre qui attestent la prolongation, jusqu’au VIe siècle au moins, de la tradition paléochrétienne, tant pour les formules que pour l’iconographie (par exemple, les colombes accostant le canthare, le chrisme ou une grappe de raisin). À côté de stèles de pierre frustes, certaines régions ont révélé des marques de tombes plus élaborées: ainsi les stèles du Vexin français (musée de Guiry-en-Vexin, dans le Val-d’Oise), gravées de motifs géométriques simples ou d’inspiration chrétienne; ou celles de Rhénanie: en particulier la stèle de Königswinter-Niederdollendorf (au Landesmuseum de Bonn), qui représente d’un côté le Christ nimbé tenant une lance et de l’autre le défunt, tenant d’une main son scramasaxe et se coiffant de l’autre, accompagné de sa gourde et la tête surmontée d’un serpent bicéphale.

Les sarcophages

Cependant, ce sont surtout les sarcophages de marbre, de pierre et de plâtre qui, du fait de leur enfouissement, nous fournissent les témoignages les plus nombreux de la sculpture funéraire mérovingienne.

Un premier groupe est représenté par les sarcophages de marbre du sud-ouest de la Gaule, venant des carrières de Saint-Béat (Haute-Garonne); ils sont d’un style très homogène, propre à l’école aquitaine. Les cuves, légèrement trapézoïdales, sont ornées sur un seul grand côté, ainsi que sur les panneaux d’extrémités, selon la technique du bas-relief méplat, avec un nombre limité de motifs géométriques ou paléochrétiens: strigiles, rosettes, feuilles de vigne ou de lierre, acanthes, arbres de vie, chrismes, etc., avec un compartimentage fréquent de piliers et de pilastres. Les scènes figurées sont peu nombreuses et les couvercles à quatre pentes sont décorés d’imbrications ou de motifs végétaux. Autant qu’on en puisse juger, l’école aquitaine prit son essor quand le sud-ouest de la Gaule, devenu wisigothique, se coupa des ateliers provençaux d’Arles et de Marseille: le relais fut alors pris par Toulouse, Bordeaux, Agen et sans doute par d’autres écoles à diffusion plus ou moins restreinte. Ces diverses productions, contrairement aux thèses traditionnelles, ne paraissent pas s’être prolongées au-delà de la fin du VIe siècle, époque où les raids des Vascons (les Basques) interdirent l’exploitation normale des carrières de marbre pyrénéen (E. James). Il est également intéressant de noter qu’à partir du début du VIe siècle la Septimanie, restée wisigothique après la bataille de Vouillé (507) et séparée de l’Aquitaine franque, vit le développement d’une école régionale, avec des sarcophages en marbre local à décor de feuilles de lierre.

Si quelques sarcophages de marbre pyrénéen furent exportés jusque dans le Sillon rhodanien et le Bassin parisien, l’ensemble de la Gaule franque fut desservi par un certain nombre d’écoles régionales de sarcophages de pierre, à diffusion plus ou moins importante. L’école bordelaise produisit des sarcophages sobrement ornés de hachures parallèles ou en chevrons sur des cuves trapézoïdales et des couvercles en bâtière haute, dont les frontons furent parfois gravés de croix simples ou multiples. L’école poitevine concentra son décor sculpté sur les couvercles des sarcophages, plats ou offrant en léger relief une croix à triple traverse, avec des compositions plus ou moins chargées de hachures en chevrons, de croix, de rosaces, voire de motifs végétaux ou zoomorphes traités davantage en gravure qu’en bas relief méplat. Dotées de couvercles légèrement bombés à nervure médiane, les cuves de grès ou de calcaire gréseux de l’école nivernaise furent ornées de multiples croix sur leurs panneaux de tête, les autres parois étant seulement agrémentées de traces de chevrons. L’école sénonaise nous a laissé de massifs sarcophages trapézoïdaux à décor gravé: grande croix pattée mise en valeur par des hachures sur les couvercles en légère bâtière, hachures obliques à inclinaison alternée sur les grands côtés des cuves et croix monogrammatiques accostant l’Arbre de Vie (avec fond piqueté ou hachuré, et parfois compartimenté) sur les panneaux de tête (un atelier parisien, important les sarcophages en partie ornés du Sénonais, paraissant avoir eu l’exclusive de ces derniers motifs). L’école bourguigno-champenoise, enfin, est caractérisée par des sarcophages de très belle qualité à cuve trapézoïdale profilée et couvercle bombé et évidé: le décor était constitué de fines cannelures parallèles gravées, dessinant des motifs géométriques sur les panneaux d’extrémités des cuves et des couvercles. Quant aux sarcophages de pierre fabriqués dans d’autres régions (Bretagne, Île-de-France, est de la France, Rhénanie), ils ne furent que très rarement décorés.

Une dernière école de sarcophages doit encore être mentionnée: il s’agit de celle de Paris, qui eut recours au gypse pour produire en série des sarcophages de plâtre moulé, les propriétés de ce matériau, si répandu en Région parisienne, étant connues depuis l’époque romaine. Grâce à des coffrages de planches, on coulait cuves et couvercles à proximité des cimetières. Certaines des planches, sculptées, permettaient d’obtenir des décors en relief sur les parois extérieures (et parfois intérieures) des cuves. On a pu ainsi recenser pour les cimetières mérovingiens de Paris plus de deux cents modèles différents, à décor géométrique (rosaces, rouelles, etc.) ou chrétien (Daniel, chrismes, croix, colombes, etc.), disposés de façon variée à la demande de la clientèle. De tels sarcophages étaient transportables sur de petites distances, à la différence des exemplaires de pierre, à plus large diffusion.

L’art funéraire mérovingien n’offre donc guère d’innovations qu’on puisse mettre au compte d’une influence franque ou germanique. Il témoigne au contraire de la continuité des formes d’expression artistiques de l’Antiquité tardive, souvent infléchies non par un apport barbare, mais par celui de l’art populaire, plus libre et moins varié.

Les arts du métal

Dans les pays francs, comme dans l’ensemble des royaumes barbares d’Occident, les arts du métal ont connu à l’époque mérovingienne un remarquable épanouissement qui, mieux que l’architecture ou même l’art funéraire, nous révèle l’évolution originale du goût. À côté de quelques objets à caractère liturgique, parvenus jusqu’à nous par le biais exceptionnel de trésors d’églises, les arts du métal sont illustrés par d’innombrables pièces de fouille, de provenance funéraire pour la plus grande partie, la pratique de l’inhumation habillée ayant été généralisée (les morts étaient enterrés avec des accessoires vestimentaires, complétés par des armes pour les hommes et des bijoux pour les femmes).

Les techniques

Les techniques mérovingiennes du métal sont à la fois marquées par l’héritage antique et par des innovations.

La fonte des métaux (bronze, argent, plus rarement or), si largement pratiquée durant l’Antiquité romaine pour la fabrication d’objets moulés, fut tout aussi courante en Gaule mérovingienne et à sa périphérie, certains ateliers ayant à coup sûr maintenu les traditions technologiques. À la différence des siècles précédents, mais il s’agit peut-être d’une carence documentaire, l’époque mérovingienne ne nous a pas laissé d’œuvres fondues de grande taille, comme des statues, de la vaisselle, ou des meubles (sauf peut-être la partie inférieure du trône de Dagobert, attribuée par certains spécialistes au VIIe s.; Bibl. nat., Paris). Les petites statuettes en ronde bosse paraissent également faire défaut. Les accessoires vestimentaires (notamment les boucles et plaques-boucles de ceinture, de baudrier, de chaussures), les objets de parure (bagues, fibules, etc.), les pièces de harnachement (pommeaux d’épée, décors de fourreau, éperons, etc.) ou encore les objets usuels (garnitures de sac et d’aumonière, accessoires de toilette) sont en revanche innombrables et témoignent de la maîtrise des fondeurs de bronze et d’argent. La technique de la cire perdue était utilisée pour la fabrication des pièces exceptionnelles ou celle des matrices de fonderie: l’objet que l’on désirait obtenir était sculpté dans de la cire, puis soigneusement engobé d’argile; après avoir ménagé des trous de coulée et des évents, on chauffait l’ensemble, ce qui provoquait la fonte et l’évacuation de la cire, à laquelle on substituait le métal. Le procédé le plus courant, pour fabriquer des objets en série, consistait à imprimer les matrices (obtenues à la cire perdue, sculptées dans un bois dur, ou tout simplement objets que l’on surmoulait) dans de l’argile, afin d’obtenir un moule bivalve, non réutilisable. Il était en effet brisé pour permettre le démoulage de l’objet (à la différence de certains moules réutilisables de pierre ou d’argile, pour la coulée de noyaux de cire ou de matrices de plomb), qui était alors fini en plusieurs opérations: ébarbage, surfaçage, complément du décor (presque toujours venu de fonderie) au burin ou au pointeau, étamage des bronzes, dorure au mercure et niellage de certains détails pour les objets d’argent (le nielle est un émail noir à base de sulfure d’argent et de cuivre, que l’on coulait dans les réserves de l’argent). L’étude cartographique des objets issus des mêmes moules a permis de conclure à l’existence d’ateliers qui assuraient une large diffusion régionale de leurs produits (par exemple de Paris à la Manche; de la Seine au Rhin), quelques objets étant parvenus beaucoup plus loin (par exemple jusqu’en Pannonie lombarde), à la suite d’échanges commerciaux à longue distance ou de la circulation des personnes mortes en voyage.

Les bronziers mérovingiens, s’ils ne nous ont pas laissé de chefs-d’œuvre de chaudronnerie, pratiquèrent cependant couramment le repoussé (on repousse à main levée et à l’aide d’un outil la tôle de métal pour obtenir un décor en relief) et surtout l’estampage (repro duction mécanique d’un décor grâce à l’emboutissement d’une tôle à l’aide d’une matrice de métal), pour la décoration de garnitures de coffrets et de seaux, ou pour celle de platines de fibules (l’estampage pouvant alors s’appliquer à des tôles d’or et d’argent).

La damasquinure, art d’incruster ou de plaquer du métal sur un support de métal différent, vit le jour en Orient dès que l’usage des métaux s’y répandit. Pratiquée par les Égyptiens, les Grecs et les Romains, cette technique ne semble pas avoir été courante en Gaule avant la fin du VIe siècle, où des artisans orientaux en diffusèrent alors peut-être la mode. Jusqu’au cours du VIIIe siècle, cet art décoratif, surtout appliqué aux garnitures de ceinture de fer (mais aussi à des pièces de harnachement et à des fibules), fut des plus populaires en pays franc, où les ateliers fixes et les artisans itinérants produisirent d’innombrables pièces de qualité fort variable. À la fin du VIe siècle et au début du VIIe, les motifs géométriques en fils d’argent incrustés prédominèrent. La première moitié du VIIe siècle fut marquée par une manière «monochrome», combinant l’incrustation et le placage de l’argent. À partir de la seconde moitié du VIIe siècle s’imposa enfin la manière «bichrome», avec placage prédominant de feuilles d’argent dans les réserves desquelles on incrustait des fils de laiton dessinant des motifs zoomorphes, puis des arabesques.

Des contacts avec les Germains orientaux, notamment les Huns (raid de 451), permirent l’introduction en Occident de ce qu’on a pris coutume d’appeler le «style coloré», dont les régions danubiennes, ainsi que les archéologues soviétiques l’ont établi (A.-K. Ambroz), et non la Russie méridionale, furent le foyer au Ve siècle. Deux techniques principales y existaient concurremment: d’une part celle du cloisonné (pierres serties dans un réseau de cloisons soudées sur une platine de même métal), d’autre part celle des «pierres en bâtes» (montées dans des boîtiers métalliques individuels, soudés sur une platine de même métal). À partir des modèles danubiens, les pays francs mirent en œuvre une orfèvrerie cloisonnée indigène dès la seconde moitié du Ve siècle, couvrant des plaques-boucles de ceinture, des ornements d’épée, des fibules ou des fermoirs d’aumonière d’un réseau large et simple de grenats (ou de verroteries). Durant la seconde moitié du VIe siècle, les cloisons devinrent plus petites et d’un dessin plus complexe, tandis que le cloisonné n’était plus aussi couvrant, se limitant de plus en plus à une partie du décor, complété par des feuilles de métal estampé, des grènetis, des globules ou des filigranes d’or ou d’argent. Le cloisonné ne fut plus utilisé pour l’ornementation des objets de la vie quotidienne à partir du début du VIIe siècle (le marché des grenats s’étant peut-être tari), mais survécut jusqu’au seuil de l’époque carolingienne pour le mobilier d’église (croix de saint Éloi pour Saint-Denis, dont un fragment est conservé au cabinet des Médailles de la Bibl. nat., Paris). La seconde technique du style coloré, celle des pierres en bâtes, ne se diffusa pas avant la fin du VIe siècle dans les pays francs et connut ensuite une pratique ininterrompue jusqu’au Moyen Âge. À l’époque mérovingienne, elle prit en quelque sorte le relais du cloisonné et trouva sa meilleure expression sur des fibules rondes ou quadrilobées, avec des compositions symétriques de cabochons et de pierres multicolores, associées aux filigranes, aux grènetis et aux globules. Comme on l’a souvent souligné pour l’Occident mérovingien, le style coloré dissimula bien souvent la relative pauvreté des matériaux utilisés: or ou argent à bas titre, verroteries, platines de fer ou de bronze pour une surface sertie d’une tôle d’or ou d’argent. Il convient également d’ajouter que la technique des fils d’or et d’argent en filigrane constitua un art propre, en particulier illustré par des corbeilles savamment construites, des boucles d’oreilles, des têtes d’épingle ou de bague.

Souvent oublié par les historiens de l’art mérovingien et seulement considéré comme une technique, le «damas soudé» mérite le titre d’art. Il s’agit des motifs géométriques symétriquement organisés (lignes parallèles séparées par des bandes de chevrons, de volutes, etc.) qui, après restauration, sont visibles sur les lames d’épée et sur quelques flammes de lances de l’époque mérovingienne. Des travaux de laboratoire et des expérimentations (J. Ypey) ont permis d’étudier et de reconstituer cet art de la forge qui ne fut parfaitement maîtrisé qu’à l’époque mérovingienne, la mode des damas s’estompant à l’époque carolingienne. Le damas soudé peut être considéré comme une variante sophistiquée du «corroyage», technique consistant à forger des barres de fer soudées pour constituer l’âme à la fois résistante et souple d’épées, de scramasaxes, de lances ou de haches, dont les tranchants étaient rapportés par soudure. Des barres de fer doux et carburé, disposées alternativement (souvent par groupe de sept), étaient soudées, martelées, puis torsadées, selon le damas que l’on voulait obtenir. Trois ou quatre des barres ainsi obtenues étaient à leur tour juxtaposées, soudées et forgées jusqu’à l’obtention d’une lame dont les tranchants étaient rapportés par soudure. L’ensemble était soigneusement meulé, puis poli. On procédait ensuite au «mordançage» de la lame en la trempant dans un bain d’acide, ce qui révélait alors seulement le décor damassé, mis en évidence par les nuances du métal: blanc pour le fer et noir pour l’acier. C’est donc véritablement en aveugles, mais avec une programmation très précise de leur travail, que les forgerons mérovingiens réalisaient ces damas dont la seule fonction était ornementale. Il s’agissait bien d’un art véritable, que quelques forgerons seulement portèrent à son plus haut niveau.

Les motifs ornementaux

Plutôt que dans le «style coloré», où les techniques d’ornementation ont tenu lieu de décor, à l’intérieur de contours zoomorphes simples (griffons, rapaces, poissons), ou selon des compositions géométriques élémentaires, c’est sur les objets métalliques de fer damasquiné ou de bronze et d’argent moulé, estampé et plus rarement repoussé qu’il convient de rechercher les traits originaux du répertoire ornemental mérovingien. Si l’on fait exception de quelques chefs-d’œuvre, découverts dans des contextes privilégiés (par exemple, les tombes princières de Cologne et de Saint-Denis) et imputables à des orfèvres réputés, il s’agit dans la plupart des cas d’objets fabriqués en série, dont les décors stéréotypés sont le fidèle reflet des nouvelles tendances du goût et répondent parfaitement à l’acception d’art populaire. Il importe ici de distinguer, à l’intérieur des pays francs, le cœur proprement dit du Regnum Francorum , c’est-à-dire les régions d’entre Rhin et Loire, de l’ancienne Aquitaine wisigothique.

Entre Rhin et Loire, les figurations humaines sont demeurées rares sur les objets métalliques. À de rares exceptions près – comme la buire de Lavoye (déb. VIe s., Meuse, musée des Antiquités nationales), recouverte de tôles de bronze estampées représentant des scènes christologiques, ou la châsse de Mumma (abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire, Loiret; VIIe s.), comportant une frise de six apôtres traitée au repoussé sur une tôle de bronze –, les artisans mérovingiens du métal se sont limités à la représentation plus ou moins stylisée du visage humain, habituellement traité comme un masque: le médaillon central de la célèbre fibule de Limons (VIIe s., Puy-de-Dôme; Bibl. nat., Paris) en est l’une des meilleures illustrations et il faut sans doute y voir, comme sur une série de plaques de ceinture de l’Ouest parisien, la figuration de la Sainte Face. De ce point de vue, l’artisanat franc se distingue donc très nettement de celui de la Burgondie franque, auquel l’on doit maintes scènes figurées d’inspiration chrétienne.

L’art animalier, s’il est omniprésent sur les objets de parure et sur les accessoires vestimentaires de métal des régions d’entre Rhin et Loire à partir de la fin du VIe siècle (sans tenir compte ici d’objets antérieurs à silhouette zoomorphe peu élaborée), ne répond que rarement aux canons du «style animalier germanique» tel qu’il a été défini par B. Salin. Ce style, ainsi qu’on l’a établi, trouve ses origines dans diverses productions métalliques du Bas-Empire (notamment des garnitures de ceinture) qui furent largement diffusées sur les frontières du Rhin et du Danube au cours de la seconde moitié du IVe siècle et de la première moitié du Ve siècle. On y voyait, associés, des motifs géométriques et végétaux imitant la taille biseautée, ainsi que des frises en relief méplat d’animaux stylisés (fauves, dauphins) ou mythologiques (griffons, monstres marins). Tandis que le monde mérovingien retint surtout les composantes de ce style géométrique et végétal, hérité de l’Antiquité tardive, les artisans scandinaves furent surtout influencés par le répertoire zoomorphe des objets qui parvinrent jusqu’à eux. Ils l’interprétèrent et le développèrent de façon originale, donnant naissance à ce que B. Salin dénomma le «style animalier I»: bien que très stylisées, les représentations animales sont immédiatement reconnaissables: tête et membres reliés selon l’anatomie et composition en bandes symétriques. Ce style animalier nordique, dérivé de l’art animalier romain tardif, fut introduit dans le monde mérovingien oriental au cours du VIe siècle, soit par le jeu d’échanges commerciaux, soit par la venue d’orfèvres scandinaves, mais il échappa presque totalement au monde franc proprement dit, demeuré à l’écart de ces influences du fait de sa situation géographique et politique. À partir du milieu du VIe siècle, des motifs d’entrelacs en bande ou des tresses, résultant d’influences venues de Méditerranée orientale, s’y mêlèrent, aboutissant au «style animalier II»: celui-ci était caractérisé par l’éclatement anatomique des représentations zoomorphes. Tandis que ce style II connut un remarquable épanouissement dans les mondes anglo-saxon, alaman et lombard, il marqua assez peu le cœur du Regnum Francorum , peut-être parce que celui-ci demeura très influencé par les prolongements directs de l’art antique, tout en étant précocement christianisé, à la différence des cultures mérovingiennes périphériques (une certaine assimilation ayant dû exister entre cet art animalier et le paganisme).

À côté de représentations géométriques simples (frises de sinusoïdes, marches d’escalier, nids d’abeilles, échelles, etc.), les productions métalliques de la région entre Loire et Rhin (principalement des garnitures de ceinture de bronze moulé et de fer damasquiné) ont été ainsi caractérisées durant la première moitié du VIIe siècle par des entrelacs géométriques (dont les brins d’extrémité s’achèvent parfois par des chefs de monstres) et des nattés, la seconde moitié du siècle voyant naître la mode des entrelacs filiformes entremêlés de chefs de monstres. Seules quelques pièces exceptionnelles, comme par exemple la fibule de Limons, témoignent en pays franc de la parfaite et inhabituelle maîtrise du style II.

Si l’Aquitaine, devenue franque au début du VIe siècle, ne s’est guère différenciée de la Gaule du Nord par les arts du métal jusque vers 600, elle a connu au VIIe siècle une production originale, essentiellement illustrée par des garnitures de ceinture en bronze. Outre des formes particulières (plaques avec nombreuses bossettes ornementales en saillie) et des techniques ornementales propres (aplats étamés avec réserves pointillées; émaux champlevés), ces objets ont reçu une décoration spécifique fort soignée: personnages, animaux, motifs végétaux et surtout géométriques. Des études (E. James) ont montré que ce style des plaques-boucles aquitaines ne trouvait ses parallèles ni en Gaule du Nord, ni en Burgondie, encore moins – comme on l’a souvent proposé – en Égypte copte ou dans le monde des steppes, mais résultait en fait des prolongements directs de l’art antique dans ces régions demeurées fortement romanisées, par-delà un siècle d’unité wisigothique qui avait renforcé leurs particularismes: les mosaïques, notamment, ont pu servir de modèles aux bronziers.

Les arts du feu: céramique et verrerie

Nous nous limiterons ici à la présentation de la céramique et de la verrerie mérovingiennes de la région entre Rhin et Pyrénées, c’est-à-dire du pays franc proprement dit et de l’ancienne Aquitaine wisigothique. Nos connaissances en la matière, il est important de le préciser, ne sont pas homogènes en raison de la nature des sources archéologiques disponibles: il y a ainsi un très grand déséquilibre quantitatif entre l’Aquitaine, où les découvertes funéraires sont rares, et les régions d’entre Loire et Rhin, où elles sont particulièrement abondantes – déséquilibre partiellement comblé par les fouilles, encore trop peu nombreuses, de sites d’habitat; on doit également tenir compte du fait que les vases découverts dans les sépultures, s’ils sont en général complets, représentent une sélection par rapport à l’ensemble de la production céramique et verrière, à la différence de ceux mis au jour sur des sites non funéraires, mais qui sont le plus souvent fragmentaires.

La céramique

D’un point de vue général, la production céramique mérovingienne se situe dans le prolongement de la production romaine tardive, aucun apport germanique direct n’étant attesté sur le plan technique et stylistique. Plusieurs ateliers de poterie du Bas-Empire voient leur production se poursuivre jusqu’au VIe siècle et être encore largement diffusée: c’est le cas de la vaisselle sigillée d’Argonne, à surface orangée, dont la qualité s’altère et le répertoire morphologique et décoratif s’appauvrit; ou bien du «groupe atlantique» des céramiques sigillées grises, bien représenté dans le sud-ouest de la France, caractérisé par une ornementation soignée obtenue au poinçon (palmettes, motifs végétaux et figurations paléochrétiennes, comme des cervidés, des orants et des croix). Il s’agit cependant d’exceptions; la distribution géographique des objets imputables à des ateliers déterminés montre, en effet, que la céramique mérovingienne fut produite et diffusée à une échelle régionale restreinte ou même locale. À côté de bouteilles, de cruches, de bols, d’assiettes et de gobelets, la vaisselle de table en terre est surtout représentée par des vases bitronconiques (dits «à carène»), toutes ces formes de céramiques dérivant du répertoire morphologique de l’Antiquité tardive. Montés à l’aide de tours lents, ces vases offrent rarement des profils élégants, leur technique de cuisson en atmosphère réductrice étant souvent peu raffinée et conduisant à des colorations de pâte et de surface noires, grises ou beiges (rares sont après le milieu du VIe s. les vases à pâte ocre cuits en atmosphère oxydante, sans doute du fait de l’utilisation de fours moins perfectionnés, où il était impossible d’atteindre de hautes températures). L’ornementation elle-même est dans l’ensemble peu élaborée et procède de motifs géométriques simples imprimés au poinçon ou à la molette, incisés au peigne, ou bien repoussés au doigt, les glaçures ne paraissant plus pratiquées et les motifs peints survivant en Rhénanie. Un groupe de céramiques carénées de Picardie et du Vexin français tranche un peu sur cette monotonie ornementale et est caractérisé par un répertoire exceptionnel de décors à la molette: frises avec personnages, animaux, motifs géométriques, végétaux, architecturaux et chrétiens (seconde moitié du VIe s.).

La verrerie

Comme à l’époque romaine, et pour des raisons écologiques évidentes, la production verrière mérovingienne était certainement située dans des régions précises (notamment sur les sols siliceux du nord et de l’est de la Gaule); mais les ateliers n’ont pas été indubitablement identifiés, à la différence des ateliers de poterie. Les verres mérovingiens, tout en étant issus des productions de l’Antiquité tardive, s’en distinguent par une indéniable régression technique. C’est ainsi que seules les formes les plus simples, bouteilles, écuelles, gobelets, ont été conservées, avec un nombre restreint de types. La gamme des couleurs est peu étendue et se limite pratiquement au bleu, au vert, au jaune et au marron, les verres étant le plus souvent monochromes. La pratique des adjonctions soudées (pieds, anses, décors divers) s’est singulièrement raréfiée. L’art de la gravure, enfin, n’est plus pratiqué. Si la plupart des verres mérovingiens ont été soufflés librement, un certain nombre d’entre eux ont été en partie moulés, afin d’imprimer sur leur fond un décor géométrique ou chrétien. On a également utilisé pour l’ornementation de certains vases l’application à haute température de filets d’émail blanchâtre en guirlandes ou en motif de quatre-feuilles, ou à plus basse température l’application de filets de verre en relief de même couleur que le support. Ici et là, quelques pièces exceptionnelles témoignent encore d’une maîtrise effective de l’art du verre, comme des cornes à boire ou des gobelets à pied cantonnés de «trompes» (Rüsselbecher des archéologues allemands). La relative rareté des verreries dans les tombes atteste enfin qu’il s’agissait d’objets de luxe, susceptibles d’un commerce à longue distance comme le montre bien la large distribution géographique de certains types de verres.

Ivoire, bois, cuirs et textiles

Plusieurs domaines de l’art mérovingien nous échappent presque totalement en raison de la nature périssable des matériaux qui leur ont servi de support. Il a ainsi fallu des conditions de conservation exceptionnelles pour que les œuvres d’ivoire (ou d’os), de bois, de cuir ou de textile parviennent jusqu’à nous: certaines d’entre elles, considérées comme des reliques, ont toujours fait partie de trésors d’églises ou d’abbayes et bénéficient, de ce fait, d’un état de conservation remarquable; d’autres objets, découverts dans des sépultures dont le milieu fut très humide ou au contraire constamment sec (cas des inhumations effectuées dans le sous-sol d’églises qui existent toujours), tout en gardant des traces de leur enfouissement, ont pu être en partie préservés.

Les ivoires

Quelques monuments célèbres illustrent l’art des ivoires. Si le diptyque du Metropolitan Museum de New York, avec la représentation des saints Pierre et Paul (Ve s.), la plaque-boucle trouvée dans la tombe de saint Césaire († 542, Notre-Dame-la-Major, Arles), avec des gardes endormis devant le tombeau du Christ, la pixyde de Saint-Maclou de Bar-sur-Aube (musée de Cluny, VIe-VIIe s.), avec le Christ accompagné de cinq apôtres et bénissant l’aveugle-né, ou encore le peigne de saint Loup († 623) figurant dans le trésor de la cathédrale de Sens, avec ses lions accostant l’arbre de vie, témoignent manifestement des prolongements du style antique, devenu plus rigide, d’autres œuvres reflètent les courants esthétiques nouveaux: ainsi les plaques décoratives gravées du reliquaire d’Essen-Werden (travail rhénan du début du VIIe s.), où des frises géométriques délimitent des cartouches décorés de motifs animaliers et anthropomorphes. Ces œuvres remarquables se distinguent des objets en os découverts en assez grand nombre dans les sépultures, comme les peignes, dont l’ornementation gravée, géométrique ou zoomorphe, est en général peu élaborée.

Le bois

De la sculpture mérovingienne sur bois, dont les développements furent sans doute considérables (qu’il s’agisse de la décoration des églises et des demeures ou du mobilier et de la vaisselle), nous n’avons que de rares témoins, tels le célèbre pupitre de Sainte-Croix de Poitiers, attribué à sainte Radegonde († 587), avec un remarquable décor sculpté d’inspiration chrétienne (agneau mystique, colombes accostant le monogramme du Christ ou une croix, croix monogrammatique et symboles des quatre évangélistes), ou encore les tablettes de l’institution Saint-Martin à Angers (VIIe-VIIIe s.), avec un entrelacs central anguleux entouré d’une frise de feuilles d’acanthe de style antique.

Le cuir

Quelques découvertes permettent de penser que l’ornementation des cuirs dut être courante à l’époque mérovingienne, notamment celle des ceintures et des fourreaux d’armes. L’un des meilleurs exemples est certainement pour la Gaule celui du fourreau de scramasaxe de la tombe numéro 11 de la basilique de Saint-Denis (VIIe s.): portant une série d’appliques en tôle d’or, la gaine de cuir avait été ornée au fer d’une frise d’entrelacs de belle facture, tout à fait comparable à ceux des plaques de ceinture de métal.

Les tissus

Nos connaissances sur les tissus mérovingiens demeurent limitées. Un certain nombre de fouilles ont livré des fragments de tissus, fossilisés par les oxydes résultant de la corrosion des objets métalliques au contact desquels ils se trouvaient: on a ainsi une idée des matières utilisées (végétales et animales), de leur trame et même parfois de leur décor géométrique simple, résultant des modes de tissage. En outre, quelques rares sépultures (par exemple celles de la cathédrale de Cologne ou de la basilique de Saint-Denis, parmi d’autres, découvertes dans le sous-sol des églises) ont permis, du fait de leur situation particulière et privilégiée, la conservation de restes organiques et notamment de tissus, dont les couleurs ont pu être identifiées. L’étude de la répartition des restes textiles a même permis, dans certains cas, la reconstitution précise du vêtement: ainsi celui de la défunte numéro 49 de Saint-Denis (dont l’identification avec la reine Arégonde, épouse de Clotaire Ier, nous semble appeler des réserves), inhumée vers 600, se composait d’une chemise de fine toile de laine, d’une robe d’ottoman de soie violette s’arrêtant au-dessus des genoux, et d’un manteau de soie rouge sombre dont l’ouverture des manches portait une broderie de fils d’or en frise de rosettes (d’autres exemples montrent que de telles broderies étaient fréquentes sur les vêtements des femmes de l’aristocratie mérovingienne). D’autres tissus, enfin, sont parvenus jusqu’à nous dans un état de conservation souvent excellent, car ils ont toujours été contenus dans des reliquaires. À côté d’étoffes importées de l’Orient byzantin ou de l’Égypte copte, il importe de mentionner l’exemple le plus illustre de tissu mérovingien, celui de la «chasuble» de la reine Bathilde, fondatrice de l’abbaye de Chelles († vers 680), qui fait partie des collections du musée municipal de cette ville (Seine-et-Marne). Seul le devant du vêtement est conservé: il s’agit d’une pièce de lin en forme de T, sur laquelle on a finement brodé, avec des fils de soie de différentes couleurs, la représentation très fidèle d’une somptueuse parure d’orfèvrerie d’origine byzantine, constituée de trois colliers (l’un simple, l’autre avec une croix pectorale et le dernier avec des médaillons). Comme l’a démontré de façon convaincante J.-P. Laporte, la reine Bathilde se retira à Chelles vers 665 et, à la suite d’apparitions en songe de saint Éloi († 660), elle abandonna sa parure royale, la transformant en ornements précieux qui furent déposés sur la tombe d’Éloi: la chasuble brodée aurait ainsi rappelé, à la suite de cet acte d’humilité, le rang royal de Bathilde. Devenue relique, la chasuble fut pieusement conservée après la mort de la reine et constitue pour nous aujourd’hui un exceptionnel témoin de l’art de la broderie à l’époque mérovingienne.

Les manuscrits à peinture

On ne saurait terminer ce tour d’horizon des différentes manifestations de l’art mérovingien dans les pays francs sans évoquer les manuscrits peints, dont quelques exemplaires sont parvenus jusqu’à nous. Tandis que les monastères irlandais portaient à leur plus haut niveau la peinture des livres sacrés, l’Italie du Nord, dans la tradition des scribes romains, pratiquait au VIe siècle l’ornementation (notamment zoomorphe) des lettrines. La fondation par saint Colomban du monastère de Bobbio en 612, peuplé de moines irlandais, allait permettre la rencontre fructueuse de ces deux courants artistiques et l’épanouissement d’un style continental. Le monastère de Luxeuil, dans les Vosges, également fondé par saint Colomban, vers 590, joua un rôle tout aussi déterminant car il assura la diffusion en Gaule des livres irlandais et italiens tout en possédant le plus célèbre scriptorium du nord de la Gaule. Les monastères de Corbie, dans la Somme, et de Laon furent d’autres centres réputés de cet art. Les manuscrits enluminés (sur parchemin) les plus célèbres sont, pour Luxeuil, le Commentaire d’Ézéchiel de saint Grégoire (second quart du VIIe s.; conservé à Saint-Pétersbourg), le Missale Gothicum (sacramentaire que l’on peut dater des environs de 700; Vatican), ainsi que le Codex Ragyntrudis (ouvrage des Pères de l’Église, milieu du VIIIe s.; conservé à Fulda). C’est au monastère de Corbie que fut ornée la Règle de saint Basile (vers 700; conservée à Saint-Pétersbourg), les Quaestiones in Heptateuchon de saint Augustin (milieu du VIIIe s.; Bibl. nat., Paris) ayant été enluminées dans le nord de la France, peut-être à Laon. On peut encore mentionner, pour le nord de la France, le Sacramentaire gélasien (milieu du VIIIe s.; Vatican), et, pour l’est, la Chronique de Frédégaire (milieu du VIIIe s.; Bibl. nat., Paris). À l’exception de ce dernier manuscrit, où figurent d’étonnants dessins de personnages et d’animaux, proches du graffiti, il s’agit de livres enluminés à l’aide de couleurs chaudes et qui offrent maints caractères communs. Ce sont tout d’abord des pages de frontispice: celles-ci, dites «pages en tapis» en raison de la richesse et de l’organisation de l’ornementation, comportent un cadre rectangulaire ou de type architectural (avec colonnes et arcs simples ou doubles) à l’intérieur duquel est souvent inscrite une grande croix, accostée d’oiseaux ou de fauves; les bandeaux délimités par les encadrements ou les branches de la croix sont décorés de frises d’animaux fantastiques, aussi bien que d’élégants motifs géométriques ou végétaux. Un autre aspect de ces manuscrits, à la fort belle calligraphie, est l’enluminure des lettrines marquant le début des chapitres ou des paragraphes qui, parfois, peut occuper la page entière; on remarque également les pages d’incipit dont toutes les lettres ne sont plus calligraphiées, mais dessinées et enluminées. Dans ces différents cas, on a fréquemment eu recours au répertoire animalier (principalement des poissons et des oiseaux), complété par des motifs géométriques (notamment de savants entrelacs).

Sans jamais atteindre la perfection et le raffinement de leurs homologues insulaires, les manuscrits peints issus des monastères mérovingiens du nord de la France témoignent néanmoins d’un art accompli et d’un style original, qui connaîtra encore des prolongements directs durant la seconde moitié du VIIIe siècle: l’Hexaemeron de saint Ambroise (Corbie, seconde moitié du VIIIe s.; Bibl. nat., Paris) et le Sacramentaire gélasien , dit de Gellone (région de Meaux, fin du VIIIe s.; Bibl. nat., Paris), en sont de bons exemples.

Mérovingiens
dynastie de rois francs saliens, issue de Mérovée, qui régna sur la Gaule après les conquêtes de Clovis (481-511) et qui fut évincée en 751 par les Carolingiens.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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